OrBinah

(En Fr.) Lettre à Majid Bekkas (Le Maroc africain de par sa musique)

Lettre ouverte à un artiste musicien marocain

(Maroc, l’africain de par sa musique)

 

 

Cette lettre est en continuité personnalisée et de type concret, aux contenus d’ordre général de plusieurs courts textes précédents postés ces dernières années dans le blog OrBinah <https://orbinah.blog4ever.com/articles> et qui portent directement ou indirectement sur le volet culturel de la redécouverte par le Maroc de sa réalité africaine. En voici quelques uns :

 

-    "De la présence marocaine dans le monde et en Afrique en particulier" (2013, en Fr.) https://orbinah.blog4ever.com/en-fran9ais-de-la-presence-marocaine-dans-le-monde-et-en-afrique-en-particulier

-   "Parmi les conditions de la présence du Maroc dans sa profondeur africaine" (en Ar. 2013) https://orbinah.blog4ever.com/parmi-les-conditions-de-la-presence-du-maroc-dans-sa-profondeur-africaine

-    "Présence marocaine en Afrique et accompagnement académique" (en Ar. 2014) https://orbinah.blog4ever.com/en-arabe-presence-marocaine-en-afrique-et-accompagnement-academique

-      "La musique amazighe à l’honneur …" (en Fr. 2009) https://orbinah.blog4ever.com/la-musique-amazighe-a-lhonneur-prix-farabi-decerne-a-belaid-akkaf

-     "La place du malhun dans la conception de la culture marocaine" (en Ar. 2013) https://orbinah.blog4ever.com/en-arabe-la-place-du-malhun-dans-la-conception-de-la-culture-marocaine

-      "La Aïta de Jbala entre promotion médiatique et préservation des spécificité musicales » (en Ar. 2014) https://orbinah.blog4ever.com/en-arabe-la-aita-de-jbala-deux-contraintes-promotion-mediatique-et-preservation-de-specificite-musicale

-     "Sauver les modes et rythmes de la chanson amazighe" (en Fr. 2008) https://orbinah.blog4ever.com/sauver-les-rythmes-et-les-modes-de-la-chanson-amazigheberbere

 

La lettre

 

Cher Monsieur, Majid Bekkas

C’est le modérateur/trice de votre compte de l’espace FB qui m’a invité à vous écrire, suite à ma demande de faire partie de votre réseau de correspondants sur ledit espace.

 

Je me présente :

Je suis un académicien linguiste, phonologue de spécialisation et chercheur de carrière (taper "Mohamed Elmedlaoui" sur Google) que la logique de la recherche a emmené imperceptiblement à travailler sur la métrique des types marocains de paroles versifiées (en arabe marocain et en amazighe), sur les rythmes associés à ces paroles dans le chant et sur les modes mélodiques de ces chants.

Je me présente ici juste pour ce qui est de mon rapport avec le secteur pertinent pour le sujet de ma présente lettre, le secteur qui est principalement le vôtre sur le plan pratique de carrière et où vous évoluez avec brillance, à savoir le secteur de la mise en valeur, au Maroc et dans le monde, du volet musicale de la culture marocaine historiquement et présentement plurielle.

 

-  Sur le plan de l’événementiel dans ce secteur, j’ai assuré la direction scientifique des rencontres académiques «Musiques Amazighes et Musiques du Monde» qui se tenaient en off du Festival Timitar de 2005 à 2011, date de l’arrêt de ces rencontres. Je participais aussi presque régulièrement (sauf ces 4 dernières années aux forums de débats du Festival des Andalousies Atlantique à Essaouira, qui m’a décerné en 2010 le Grand Prix Eylan pour la Matrouz  à côté d’autres chercheurs et artistes (http://www.maghress.com/fr/mapfr/16473). Enfin, je suis membre du bureau du Comité National de la Musique (représentation à l’échelle national du Conseil International de la Musique qui a tenu son dernier congrès en 2015 à Rabat sur invitation de notre bureau et par appui du Ministère de la Culture du Royaume du Maroc (http://musique.arabe.over-blog.com/article-comite-national-de-la-musique-du-maroc-93182442.html)

 

-  Sur le plan de la recherche et de la production scientifique et de vulgarisation pertinentes pour le sujet, j’ai publié deux livres (l’un en anglais à l’étranger en 2008) et l’autre en arabe au Maroc en 2012, primé ‘Prix du Maroc’, tous deux sur le volet littéraire et de métrique des paroles desdites musiques et rythmes marocains, en plus de dizaines de courts articles de vulgarisation généraliste et grand-public sur les musiques marocaines (amazighe, malhun, Jebli, gnawi) dans la presse papier et la presse électronique.

 

-  Appartenant à une génération plus âgée que la vôtre, et ayant d’autres centres d’intérêt plus spécifiques à la spécialisation étroite de ma carrière en tant que linguiste, ce n’est qu’à travers une heureuse émission radiophonique nocturne de coïncidence, il y a quelques mois, que j’ai fait votre découverte, qui m’a impressionné et m’a passionné en même temps à entrer en contact avec vous.

 

Votre style de composition en musique jazz tel que je le perçois sur la base des spécimens que j’ai pu écouter, avec ses spécificités marocaines dans leurs dimensions africaines du gnawi notamment et leur rayonnement mondial à travers la technique de fusion, m’a donné envie d’entrer en contact avec vous sur le champ. Ce n’est qu’un long périple professionnel académique que je préparais et qui m’a conduit successivement depuis le mois de juin dernier (2016) à Berlin puis à Cape Town (Afrique du Sud) puis à Stockholm dans des missions académiques portant toutes sur différents aspects de la culture marocaine, qui a retardé cette prise de contact, mais à travers lequel périple, l’occasion m’a été offerte de façon concrète intense et diversifiée de mesurer sur le terrain l’ampleur des carences du Maroc à valoriser les atouts culturels, de potentialités de développement humain et de présence dans le monde, dont ce pays dispose et qui sont presque délaissés en friche.

 

Sujet concret de ma lettre:

En ces temps où le Maroc officiel commence sérieusement, semble-t-il cette fois-ci, à redécouvrir sa réalité géographique et humaine africaine sur le plan géopolitique et économique, les dimensions des racines culturelles historiques de cette réalité, telles qu’elles se manifestent toujours vivantes, à travers la musique notamment, et plus particulièrement à travers votre style de composition, je considère qu’il est temps qu’une action en lame de fond, réfléchie et consciente, doit accompagner ladite redécouverte officielle, et ce sur les plans académique et d’échanges culturels et artistiques sur le terrain à travers le monde et en Afrique en particulier, afin de doter ladite action officielle de bases humaines solides qui lui assureront réceptivité, efficacité et pérennité.

 

Sincèrement et objectivement parlant, je suis profane en matière de composition et d’arrangement musical de quel type que ce soit, puisque cela ne relève pas de ma formation et encore moins de ma carrière; mais je suis un aficionado  amateur en la matière, plus particulièrement en ce qui concerne le type composition et de ‘fusion’ musicales transculturelle, et ce à cause des dimensions transdisciplinaires de mes travaux académiques sur la métrique et sur les rapports structurels formels entre structures musicales (rythmes et mélodies) et structures métriques des paroles.

C’est pourquoi, j’ai souvent évoqué dans des discussions avec certains amis musiciens, Belaid El-Akkaf et Ali Faiq notamment entre autres, un rêve de profane, juste comme un spécimen des développements possibles de certains thèmes musicaux marocains, dans le sens d’ailleurs de ce que j’ai découvert récemment que vous faites déjà brillamment. J’imagine par exemple qu’en prenne un thème/motif musical comme celui de la fameuse et originale pièce, Take Five de Paul Desmond (https://fr.wikipedia.org/wiki/Take_Five), cette pièce au rythme élégant quinaire de mesure à 5 temps comme base, et qu’on établisse, par voie de variations, des ponts fusionnels entre cette pièce et des airs de musiques marocaines - et ils sont nombreux – dont les rythmes sont de la même mesure à 5 temps (beaucoup d’airs soussis du tachelhiyt, le ‘goubbaHi’ de certaines ‘serraba’ du malhun  ou de la Aïta de Jbala, etc.) et/ou du multiple de ce rythme à svoir la mesure 10 temps (aHidous du Moyen Atlas). On peut même établir des transitions savantes entre des rythmes à mesure à 5 temps, comme celui de Take Five, et des mesure à 7 temps, comme cela est systématiquement de mise dans le ‘mizan’ de Hwwara qui commence régulièrement par une mesure à 7 temps lentes qui accompagne le chant, puis glisse tout d’un coup, mais de façon calculée et maîtrisée par le tambouriniste meneur, dans une mesure à 5 temps, plus rapide et dansante accompagnée des cris dits ‘nedha’ ou /ndih/. Et enfin on peut glisser de la mesure impaire toujours à 9 de mise dans la 2ième séquence d’une Aïta conventionnelle de Jbala (v. Ici, en Ar.) vers la mesure lente de 7 temps du mizan de Hwwara et ainsi de suite.

 

Ces rythmes impaires (‘odd rhythms’), y compris le super-élégant rythme ternaire du ‘Guedra’ sahraoui (mesure à 3 temps),  tous dits: ‘lmizan la3rej’, sont un joyau du riche répertoire rythmique spécifique des musiques marocaines à préserver contre l’envahissement des rythmes intrus du Golfs notamment, qui se sont déferlés ces dernières années sur l’espace musical marocain.

Ils sont également à être mis en valeur, surtout dans les cas où ils constituent la charpente de modes mélodiques à échelle pentatonique (gnawi, soussi, sahraoui), Oh combien chers à l’oreille musicale africaine,(1)  du Sahel jusqu’au Soudan et à l’Afrique de l’Est ainsi qu’à l’oreille musicale de l’Extrême Orient Asiatique.

C’est un répertoire rythmique à préserver par une politique de mise en valeur événementielle, savante, réfléchie et institutionnellement programmée (les festivals marocains et les groupes musicaux représentant le Maroc à l’étranger) accompagnée et éclairée par une prise en charge académique spécialisée, pour les inscrire (à côté d’instruments menacés de disparition: le bendir avec tous ses volumes et toutes ses formes, le ribab du Souss, le genbri du M. Atlas, etc.) comme autant d’éléments du patrimoine immatériel marocain à défendre également auprès du programme du Patrimoine Immatériel Universel, proclamé par l’Unesco en 2003.

 

Ce sont là, cher Monsieur Bekkas, des idées volantes, presqu’un peu trop ambitieuses, sur la question de la gestion à différents niveaux (individuel et institutionnel) du patrimoine musical marocain, que seuls des professionnels de carrière, doués et affirmés comme vous et vos pairs, peuvent réaliser concrètement sur le plan de la création et militer ardument pour que, sur le plan institutionnel et organisationnel, les grands forums nationaux d’événementiel (et ils sont nombreux et coûteux) ainsi que sur le plan des racines et correspondants de ce patrimoine musical en Afrique, aux Caraïbes, en Amérique et dans le monde, leur fassent la place qui leur revient, de droit.

 

Seules de telles réalisations et actions de fond et de longue haleine sont à même de donner des assises solides et concrètes à l’aspiration du Maroc à retrouver sérieusement les racines encore vivantes de sa réalité africaine, et par là, aux dimensions universelles de sa culture plurielle qui attendent à être pratiquement réactualisées et réactivées et mises en valeur dans la conscience collective pour accompagner toute action officielle dans ce sens.

 

Enfin, et en guise d’au revoir, je vous rappelle à vous-même et à quiconque lit cette lettre un spécimen de vos œuvres:

-       https://www.youtube.com/watch?v=row98SEpGQo

-       https://www.youtube.com/watch?v=OuK1LrO8ODM

-       https://www.youtube.com/watch?v=ot3HX4IYU44

 

Mohamed Elmedlaoui

Institut Universitaire de la Recherche Scientifique – Rabat.

https://orbinah.blog4ever.com/m-elmedlaoui-publications-academiques

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(1)   Tellement chers à l’oreille africaine que des compositeurs africains puisent par exemple des thèmes mélodiques bien connus du Sous comme le fameux air de la raysa Sfiya Oultt Telwat dans sa chanson "wa siyH a tawnza" pour développer de merveilleuses variations de contrepoints comme en témoigne la  comparaison suivante:

 

 

 

 -  La chanson "wa isiyH a tawnza" de Sfiya Oult Telwat :

https://www.youtube.com/watch?v=ObjTwo0B4pc

 

- Un développement africain du thème mélodique de l’air de Sfiya Oult Telwat: https://www.youtube.com/watch?v=IaqScs7vR-4



24/11/2016
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