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(En Fr.) Constitution et opinion publique; un spécimen de débat en ligne sur le tifinaghe

Où se forme aujourd’hui l’opinion publique,

Et quelles sont les instances qui l’expriment ?

(Un spécimen de débat en ligne sur le tifinaghe)

 

 

Globalisation de la communication et spécificités

Je ne sais pas dans quelle mesure, les sociologues et les chercheurs en sociopolitique ont mis au point, et sont en train d’appliquer des méthodes appropriées pour l’étude de terrain sur ce plan nouveau d’organisation, d’expression de mobilisation sociales qu’est devenu l’espace virtuel.

Lors d’une conversation à pied, et à bâton rompu, dans une rue tranquille de Paris en fin d’une journée de travail à la fin des années 80s du siècle dernier, mon collègue linguiste exprime son inquiétude face à la globalisation rampante (mobilité et communication facilitées) qui risque, selon ce qu’il redoutait, de gommer toutes les spécificités culturelles et de finir par aplatir le monde. Je lui ai répondu que les résultats de cette globalisation ne sont pas évidents, en lui signalant juste le résultat de l’explosion alors des taxiphones à Paris et de la baisse du coût du téléphone: des personnes de toutes cultures, de toutes nationalités et de toutes langues s’enferment pour une heure parfois dans les cabines, assis même parfois, pour mener toutes sortes de longs échanges avec leurs vis-à-vis sur des sujets divers et dans des langues ou des patois divers. On a plus besoin de se déplacer pour communiquer confortablement à voix vive, ni d’être instruit pour communiquer en différé à distance. L’explosion des moyens de communication (on est maintenant en 2015) a donc eu en fin de compte pour résultat de doper plutôt le communautarisme de toute sorte en le ‘dé-spatialisant’ et en le ‘déterritorialisant’ au lieu d’uniformiser les cultures et d’anéantir certaines langues.

 

Le cas du Maroc

Pour ce qui est du Maroc, après les quatre décennies où l’urbanisation rapide de population a fait que l’encadrement professionnel, syndical et des formations politiques, remplacent en partie, et pour la forme toute au moins, les anciens modes d’appartenance sociale (famille, tribu, région, confrérie/zaouïa, ethnie/langue), le mode d’appartenance de l’individu, qui s’installe aujourd’hui de plus en plus rapidement est le mode interactif des réseaux sociaux virtuels. Locaux du syndicat et/ou du parti désertés de plus en plus, suite à l’échec de l’action politique dans son acception classique, la mosquée et/ou le café/bar (selon les saisons) restent pour beaucoup les seuls repères spatiaux qui restent pour rythmer le quotidien de l’individu. Le reste de son espace/temps social est de plus en plus rythmé par l’addiction aux différents réseaux sociaux virtuels. Le mode d’adhésion à ces réseaux est modulaire, interactif, moins ou pas du tout contraignant et rapidement évolutif, contrairement et comparativement aux cadres dirigistes classiques d’encadrement.

Comme il a été signalé plus haut, ces réseaux sont venus prendre en charge beaucoup de dimensions d’archaïsme ou de progrès qui traversaient, de fait, le composant humain dans les cadres dirigistes modernes d’adhésion sociale (partis, syndicats, et même associations de société civile). Les groupes se constituent donc librement et facilement sur la base de voix tues/censurées et/ou de dimensions identitaires de toute sorte plus ou moins cachées ou gommées auparavant.

Le mode et le procédé conventionnels de l’action politique a donné lieu dernièrement au texte de la Constitution de 2011 et aux principes et valeurs que ce texte véhicule. Mais le discours concrets de beaucoup de groupes de réseaux sociaux constitués le plus souvent, de fait, sur la base d’anciennes affinités identitaires particulières, quelle que soit la thématique de façade, (philosophie, art, histoire, éducation, recherche), continue pourtant à véhiculer autre chose.

 

Un spécimen pour être concret

Un réseau nouvellement crée sur Facebook par des gens mûrs et instruits s’est donné un nom noble et s’est fixé dans sa charte, comme mission, d’organiser des débats de réflexion sur l’évolution du Maroc d’aujourd’hui, débats à être déclinés en une série de thématiques que la direction du groupe ou les membres eux-mêmes proposent à chaque fois avec une modération de la part de la direction.

 

Le 12 juillet 2015, on propose une nouvelle thématique, illustrée par l’image d’un panneau de signalisation autoroutière indiquant [Kouribga, Beni Mellal] en graphie arabe et en graphie tifinagh. La thématique est formulée ainsi:

"Signalisation: Quand le tifinagh remplace le français… au détriment du tourisme".

 

Il s’agit d’une simple reproduction du titre d’un court article journalistique (voir Ici) dont le lien est donné, et qui commence ainsi:

«Les touristes sont-ils pris en compte dans la nouvelle décision du ministère de l’équipement, du transport et de la logistique de mettre du tifinagh sur les panneaux de signalisation? La question mérite d’être posée, car le tifinagh a remplacé la langue française sur lesdits panneaux sur l’axe autoroutier Berrcehid-Khouribga-Bni Mellal notamment»

 

La suite est des plus curieuses et significative. Trois ou quatre commentaires ont commencé par une discussion pragmatique de l’opportunité de la décision, de sa position sur l’échelle des priorités, du type de gouvernance et de cohésion entre départements d’état qu’elle reflète, etc. mais on a vite glissé pour sombrer dans la litanie classique sur les vieux démons qui menacent l’unité et la cohésion du pays, qui complotent contre la langue arabe. On recommence ainsi à ergoter de nouveaux et de plus belle sur l’existence, effective ou simplement mythique, d’une langue amazighe et sur le fait, de savoir dans le cas où c’est une entité qui existe, s’il s’agit d’une langue ou d’une simple nébuleuse d’idiomes qu’un ‘certain lobby en crise d’identité’ cherche à imposer aux marocains au détriment de la langue arabe, seul ciment de l’unité nationale, etc. Beaucoup de commentaires ont même fait recours aux ‘statistiques’ de majorité et de minorité comme argument de droit en matière de gestion du champ linguistique dans le pays … etc.

Bref, tout est bon, comme prétexte, lorsqu’on a quelque chose de non dit et de tu; même un panneau de signalisation peut faire l’affaire dans de tels cas. C’est la morale du fameux dicton marocain qui dit /tahet SSam3, 3cllqu l-hejjam/ ("- Le minaret s’est écroulé; = alors pendez le barbier).

En fait, le premier à inaugurer la dérive dans laquelle a fini le débat est l’article journalistique de départ lui-même ; cet article qui parle du ‘tifinaqh’ d’un côté, et de ‘la langue française’ d’autre là où il ne s’agit que de l’usage de tel et/ou tel alphabet pour noter un toponyme (Khourbga par exemple). Etant moi-même membre invité dudit groupe, j’ai réagi tout au début en ces termes :

 

- Mon commentaire-1 (12 juillet 2015)

«Comme l'initiative en elle-même dans sa forme, la forme de la question posée dans le texte du billet journalistique connote bien un NON-DIT. Car, il ne s'agit pas de se demander si la décision de mettre le tifinaghe (Tifinaghe est une graphie et non pas une langue) sur les panneaux est une bonne décision. Il s'agit plutôt de se demander si la suppression de la graphie latine (et non "le français") est une bonne décision.»

 

- Mon commentaire-2 (12 juillet 2015)

«Pour être précis justement, il est judicieux que le débat ne contribue pas à semer de la confusion qui ne profite qu'aux semeurs de trouble, et ce en confondant usage de graphies et usage de langues. Pour la signalisation routière partout dans le monde, il ne s'agit pas de l'usage d'une LANGUE ou de langues; il ne s'agit que de l'usage de GRAPHIES pour noter phonétiquement les vocables de TOPONYMES (Khouribga, Settat, Hong Kong, etc.). Ces graphies, il y en a des unes qui sont UTILITAIRES seulement (la graphie latine, devenue internationale par exemple) et d'autres IDENTITAIRES en plus ici ou là. C'est sur la base de ce type de discernement des choses qu'il faut faire des choix et établir des priorités, au lieu de s'adonner à des surenchères idéologiques et/ou électoralistes dans un secteur stratégique»

 

Ce n’est pas ici le lieu de discuter de l’usage qu’on fait aujourd’hui de la graphie tifinaghe (pour cela, voir Ici en arabe). Finissons donc plutôt ce texte sur le débat du groupe qui se demande où va le Maroc en signalant un autre aspect qui l’a marqué.

 

Un autre aspect hautement significatif de tous lesdits commentaires du groupe, qui, par logique de controverse, ont glissé collectivement dès les débuts dans l’exorcisation des vieux démons et dans la défense de ce qui constitue le ‘ciment de l’unité nationale’, est le fait que parmi les 74 commentaires, dont certains assez développés, qui ont animé le débat, il n’y a que 4 courts commentaires (dont 3 d’une seule personne) qui soient faits dans cette langue ardemment défendue comme seule garantie de l’unité nationale. Et là, on ne peut certainement pas incriminer ni Microsoft et le ranger parmi les démons conspirateurs, ni l’école marocaine puisque tous les marocains scolarisés sont sensés l’avoir été en arabe. La signification des ce paradoxe de la sociologie du discours sur la langue arabe dans son rapport avec le chantier de la gestion des langues en général au Maroc a déjà fait l’objet d’un article précédent il y a deux ans (voir Ici en arabe) et ce n’est pas ici non plus le lieu d’y revenir. Je conclus donc plutôt par mon troisième commentaire sur le thème du panneau de signalisation:

 

- Mon commentaire-3 (13 juillet 2015)

«Après avoir commencé à prendre part au débat tout au débit, je me suis retenu par la suite. Je ne fais dans ce qui suit m’expliquer :

Il y a certes un devoir de s’impliquer activement. Mais il y a aussi le fait que jamais une vérité n’a été établie grâce au mode de controverse, comme l’a bien souligné Descartes dans son introduction à la Méthode.

Quand j’ai remarqué que des éléments de controverse, à coups de propos alarmistes surannés, de procès d’intention et de formules de la théorie du complot, voir d’argument de «statistiques" dans la conception de l’Etat de droit, prennent le pas dans la discussion, j’ai préféré épargner mon temps et mon énergie pour exprimer mes idées ailleurs de façon positive et non en réaction à toute sorte d’emportement de la controverse.

Des procès d’intention, des allusions aux vielles formules usées qui réduisent la conception de réalité marocaine ancestral et vécue et reconnue par la Constitution, à une simple théorie du complot, ainsi que l’argument "statistique" en matière de droit, tout cela n’a été que trop répété dans nos échanges ici sur ce thème. Ces échanges ont commencé comme un débat pragmatique sur la faisabilité, la gouvernance et la coordination entre les départements d’état à propos des panneaux de signalisation, avant de glisser dans la dérive des procès d’intention et des jugements alarmistes. Face à ces jugements et procès, la voix de l’une des parties de la société concernée est de plus quasiment absente, vue notamment l’esprit communautariste, voir grégaire qui marque encore la société marocaine même sur cet espace virtuel bleu.

Les statistiques, il y en a de toutes les écoles et de toutes les sauces. Il y en a (i) des statistiques justes, (ii) des statistiques fausses pour des raisons de la sociologie et/ou de la méthode, et (iii) des statistiques faussées d’avance pour des raisons et desseins divers. Dans une société où une partie de la population a vécu une minoration sociolinguistique et/où ethnoculturelle ou confessionnelle pendant plusieurs générations, et dont une grande partie fait, par conséquent, tout dans certains contextes pour cacher, voir gommer ses traits stigmatisés, le cas (ii) est de règle; c'est-à-dire le cas où l’on établit la carte sociale sur de simples déclarations lors des recensements classiques et non sur la base d’études de terrain avec des protocoles et méthodes appropriées.
Et après tout, ce n’est pas le modèle qui établit le droit sur la base des rapports de majorité et de minorité qui constitue la lettre et l’esprit de la Constitution de l’état marocain. Ce modèle, il y en a plusieurs dans le long de l’une des dimensions de l’espace géopolitique (proche et lointain) où se trouve le Maroc. Il n’y a qu’à voir les résultats auxquels nous assistons aujourd’hui dans ces endroits là, proches et lointains. La mesure à l'aune de majorité vs. minorité a d'ailleurs fait ses preuves dans beaucoup de pays, et pas toujours dan l'unique sens que prévoit toute mentalité imbue du confort du nombre (le cas des pays du Levant). Et enfin, quel statut citoyen réserve cette mentalité à notre véritable minime minorité de confession israélite? Voilà, je me suis expliqué

 

Morale

Cette petite excursion dans l’un des petits recoins du nouvel espace social et sociopolitique semble suffisante pour justifier les questions posées dans le titre et tout au début de ce texte. Elle permet également de mesurer l’ampleur de l’hiatus qui peut exister, dans une société prolifique en en législation et pauvre en contenu éducatif approprié, entre les textes de loi, y compris la loi fondamentale, et ce qui meuble concrètement les têtes des citoyens comme idées et valeurs.



16/07/2015
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