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Sciences exactes vs. sciences humaines et gestion de la recherche au Maroc

La gestion de la recherche scientifique et

le concept d'opposer "sciences exactes" et "SHS"

 

 

                                                             Mohamed Elmedlaoui

 

Un évènement

 

Dans le cadre de la Rencontre Nationale de Restitution des Résultats de l'Evaluation du Système National de Recherche dans les domaines des Sciences Humaines et Sociales (SHS) tenue au siège de la Fondation Mohamed VI (Rabat 09 06 2009), la présentation faite par le chef d'ouvrage du chantier, professeur Mohamed Cherkaoui, a historiquement rompu avec ce qui précède pour ce qui est de l'esprit et cela abstraction faite des circonstances de la réalisation de l'étude. Plus de v�ux pieux, plus de langue de bois; mais un état des lieux concret, aussi critique que constructif. L'évènement rompt aussi avec le passé quand au contexte. Il ne s'agit pas d'un réquisitoire d'un spécialiste extérieur jouant volontairement le rôle d'intellectuel. C'est le résultat d'une expertise d'une équipe d'experts, commanditée suite à une recommandation du Comité Permanent Interministériel de la Recherche Scientifique et du Développement Technologique lors de sa réunion du 16 Juillet 2003 tenue sous la présidence du premier ministre de l'époque et présenté aujourd'hui devant des représentant du gouvernement le premier ministre et le ministre de l'enseignement actuels en tête et en présence du conseiller du Roi, des secrétairs permanents d'accadémies, des présidents d'universités, des doyens de facultés, des directeurs d'instituts et des responsables d'équipes de recherches.

 

Pour ces dernier(e)s, le discours de la présentation rompt également avec ce qui précède en cela qu'il traduit fidèlement mais scientifiquement les soucis de tout vrai chercheur ou gestionnaire de la recherche. Il rompt notamment avec les discours de ceux, parmi les chercheurs eux-mêmes qui ne conçoivent la problématique de la recherche qu'en termes de généralités vaseuses ou de lamentations corporatistes comme l'ont traduit pourtant certaines interventions lors du débat.

 

Sciences exactes vs. SHS

 

En écoutant la présentation ainsi que le débat, j'aimerais quand même soulever une question de terminologie, qui est lourde de conséquence sur le plan conceptuel et par conséquent sur le plan pratique de la politique de recherche scientifique. On a maintenant consacré l'usage d'une catégorisation de la science en général en Sciences Exactes par opposition aux SHS. Or, par définition, une science n'en est une que dans la mesure où elle est exacte en cela que ses propositions théoriques et descriptives réunissent les conditions suivantes:

 

(i)               la théorie encadrant la description et l'analyse et la description est logiquement et/ou empiriquement réfutables,

(ii)              la thérie attitre la description à rendre compte de toutes les données observables dans le domaine visé et

(iii)            la théorie encadrant la description et l'analyse fait des prédictions vérifiables sur le plan empirique des données du domaine concerné.

 

A ce titre la sociologie, l'anthropologie, la psychologie, la linguistique et tout ce qu'on range sous le sigle SHS sont des sciences exactes lorsqu'elles sont exercées selon les règles et les cadres théoriques de chaque discipline dans son évolution. La différence entre les disciplines n'est qu'une différence d'objet et non une différence de scientificité. Pour ce qui est de l'objet, il y a les sciences mathématiques et géométriques traitant des quantités et des formes, les sciences de la nature morte (physique, chimie) ou vivante (biologie) et les sciences dont les objets d'investigation sont l'humain et la société. Et s'il se trouve par exemple que, sur le plan empirique, les paramètres à considérer sont plus nombreux en biologie ou en climatologie qu'en physique, ce qui y oblige à beaucoup plus d'empirisme et à des ajustements plus fréquents d'hypothèses et de cadres théorique, cela ne voudrait pas dire que ces deux disciplnies sont moins scientifiques par nature.

 

Pour ce qui est de l'élément humain apprenant, c'est de l'évidence même que de dire qu'il y a de bons, de médiocres et de mauvais éléments, aussi bien en termes de quotient intellectuel que de culture acquise de l'effort. Avec cela interfèrent d'autres facteurs relatifs à la conception des curricula de l'enseignement et aux systèmes d'orientation; qu'il s'agisse de l'orientation  institutionnelle ou de l'orientation parentale basée sur des considérations de chances de réussite sociale étant donné un système de valeurs et de demande consacrés. Cela aboutit en fin de compte à ce que des compétences d'esprit scientifique soient enfin de compte orientées soit vers des carrières en science mathématiques, géométriques, ou de la nature, soit vers les SHS. Mais alors que pour les premières on dispose au Maroc d'un minimum de formation académique institutionnelle, la formation en SHS est livrée au hasard de périples personnels plus ou moins autodidactes via notamment des aventures cosmopolites à travers des institutions de recherches étrangères dans les sociétés du savoir où ces SHS ont des statuts meilleurs et bénéficient de cadres et de filières de formation institutionnalisée bien rodée. Dans de pareilles sociétés, les frontières en formation ne sont pas étanches entre les sciences dites chez nous "exactes" et la catégorie des SHS. Dans le domaine qui est mien, la linguistique, plusieurs éminents linguistes viennent du domaine de l'ingénierie et des mathématiques. Le fondateur de la phonologie générative moderne, Morris Halle, professeur émérite à l'MIT (Massachusetts Institut of Technology) était ingénieur en électricité avant de se convertir en linguistique pour la révolutionner à MIT avec l'autre grand linguiste syntacticien, Noam Chomsky, à partir du milieu du siècle dernier. Un autre grand linguiste phonologue, Bruce Hayes ( http://www.linguistics.ucla.edu/people/hayes/vita.pdf ) n'a préparé son PhD en linguistique à MIT qu'après avoir préparé un BA en mathématiques appliquées à l'Université de Harvard.

 

 

      Un des grands aspects du problème réside donc en réalité en ce que, pour des raisons idéologiques d'histoire récente, il n'y eut jamais de véritable ancrage institutionnel des sciences de l'Homme et de la société chez nous au Maroc, ce qui a laissé le terrain libre aux approches à base de la simple opinion profane et du sens commun accouché sous forme de thèses écrites dans des langues savantes dans certains départements des facultés des lettres.

 

      On ne peut même pas opposer à cette manière de voir les choses le fait apparent que les SHS sont plus perméables aux approches à base d'opinion que les autres disciplines scientifiques. Pour s'en assurer, le lecteur est invité à lire un autre texte qui illustre bien concrètement comment les sciences communément reconnues comme  "exactes" à l'exclusion d'autres sont susceptibles d'être perverties tout comme les SHS peuvent l'être. Voici le lien vers ce texte: https://orbinah.blog4ever.com/blog/lirarticle-162080-1278415.html

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Mohamed Elmedlaoui  (linguiste sémitisant et berbérisant)

Institut Universitaire de la Recherche Scientifique

https://orbinah.blog4ever.com/m-elmedlaoui-publications-academiques

 



10/06/2009
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