OrBinah

Portes et couleurs marocaines. Par Serge Ouknine

L'artiste Serge Ouaknine est né à Rabat, au Maroc en 1943, au carrefour de plusieurs langues et de plusieurs cultures. Après des études aux "Arts Déco." de Paris, il séjournera deux ans en Pologne, au Théâtre Laboratoire de Jerzy Grotowski. Peintre, écrivain et metteur en scène, il conçoit, dessine et scénarise la plupart de ses créations pour la scène. Docteur ès Lettres et sciences humaines, il est l'auteur de nombreuses publications sur le théâtre et les arts contemporains, d'essais et de nouvelles. Il vit à Montréal depuis 1977 où il est professeur au Département de théâtre de l'Université du Québec à Montréal. Il partage avec moi de temps à autre certains de ces écrits sur son pays natal dont le court texte suivant que je partage avec les lectrices et lecteurs d'OrBinah. L'artiste peintre y  célèbre les charmes d'un Maroc enchanté.

Mohamed Elmedlaoui.

 

 

PoRTes et CouLeuRs MaRoCaiNes

 

                                                                  par  Serge Ouaknine

 

Passer une porte arabe, berbère ou juive, c'est entendre ce qu'hospitalité veut dire, l'accès à la demeure de l'autre, la femme - un jardin intime -, chaque seuil une attente.

 

Entre la chambre close et le patio, la terrasse de vignes couverte filtre le sommeil de l'été, l'hiver, un ciel bas, toujours proche d'un halo de givre, fait noces volubiles et négoces de souks. La harangue des fellahs, de gestes insoupçonnés, ensemencent de traces altières des jardins fermés, tous les sens sollicités par la prière, derrière des portes closes, car l'Islam oblige la richesse à la pudeur - chaque mur un rempart de modestie -, entre le manque et l'opulence.

 

De mille cuisines, jaillissent les pas inégaux des ruelles, le bleu de Chaouen et le blanc de Salé, l'ocre rouge de Marrakech et l'or embrasé des cuivres, l'or diamanté des pilons et des plateaux ciselés, le vert émeraude, acide presque, des portes cloutées, le vert sombre et le rouge sang des échoppes, l'orange barbare et le pourpre vieilli des cuirs, le bronze poussiéreux, cramoisi de Ben Guérir, le blanc giflé d'Agadir, le bleu cobalt des céramiques. De tant de lumières encore, Fez s'éveille à la battue des chaudronniers, voici les ruelles aux métaux damascés de fil d'argent, les orfèvres Omeyyades et bijoutiers assis, voici des colliers d'or calligraphiés sur la nuque des épouses et des filles, voici l'odeur de sel qui monte des marais salant du Bou Regreg, les voiles lentes du Ribat des Oudaïas avec ses barques noires de bitume, et ses rameurs droits comme des oiseaux.

 

Dans le labyrinthe des herbes aromatiques et des épices aux secrets généreux, il n'y a de raison que dans l'antichambre du Livre, il n'y a de saison que du parfum des orangers, pousse la porte, et viennent à toi, les sanctuaires de la prière et l'érotique de la maison. Les portes marocaines filtrent le silence des chansons, la démesure des légendes et les mots amples de la danse, car il n'est de Dieu que dans l'accueil qui fête et célèbre, la présence de l'Autre, de noces et d'allégories, les portes tracent un pont perpétuel de Saintes Paroles, elles montent et redescendent, entre désert et ciel.

Serge Ouaknine
      7 juillet 2009



09/07/2009
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