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Le Darija, langue identitaire et fonctionnelle au Maroc?

Le Darija, langue identitaire et fonctionnelle au Maroc? [i]

 

                                                                            

                                               03 05 2007

                                               Mohamed Elmedlaoui [ii]

 

 

Dans une étude publiée récemment à Paris (Elmedlaoui, Mohamed; 2006. "Le Berbère et l'histoire du plurilinguisme au Maghreb (le cas du Maroc)". Etudes et documents berbères (Paris Novembre 2006). N° 23 . Pp 153-178), j’ai montré comment l’espace maghrébin et marocain en particulier a toujours été plurilingue et polyglossique où ce sont succédés et/ou chevauchés Berbère (différentes variantes et états de langue), Phénicien, Punique, Grec, Hébreu, Araméen, Latin, Arabe (différents registres et états de langue), Espagnole, Portugais, Italien, Français, Anglais, etc. Il y a été montré ce qui suit :

 

(a)    que l’implantation d’une langue donné dans cet espace n’est pas nécessairement consécutive à une colonisation (le cas du Grec dans l’antiquité et de l’Anglais aujourd’hui) mais qu’elle peut être le résultat du marcher mondial et régional des langues et de l’évolution de leurs statuts et fonctions dans une région et/ou dans le monde (fonction identitaire et/ou littéraire ou religieuse, fonction administrative, fonction diplomatique et régionale, etc.),

 

(b)    que l’octroi par les peuples de la région d’un statut particulier et/ou d’une fonction donnée à une langue nationale ou à l’un de ses registres ou variantes (populaire, savant, etc.) ou encore à une langue étrangère, a souvent été une fonction de l’évolution des courants idéologiques (Christianisme, Islam, Arabisme, Modernisme, etc.) plutôt qu’une affaire de rapports de force des poids ethnique,

 

(c)    que ce plurilinguisme est permanent et que ce qui change est la définition des langues en compétition ainsi que le redéploiement et la redistribution des fonctions sociolinguistique pour chaque langue ou registre de langue.

 

Dans cette optique, le registre de la langue arabe dit Arabe Dialectal ou ‘Darija’, de plus en plus unifié au Maroc, voir à l’échelle maghrébine, surtout après les Indépendance (il y avait l’accent Mrrakchi, Soussi, Aroubi, Filali, Fassi, Jebli, etc.), est devenu à, depuis quelques générations, côté des différentes variantes de l’Amazighe, la langue à fonction identitaire et de communication courante des marocains au fur et à mesure que le concept de l’Etat-nation (en interaction avec d’autres dimensions telles que la religion) s’affirme comme élément essentiel de l’identité collective. A ce titre l’Arabe Marocain ou Darija pour les uns, tout comme les variantes de l’Amazighe pour les autres, sert aujourd’hui à véhiculer les sentiments les plus profonds des individus et de la collectivité. La chanson (chaâbi, âïta, malhun, âasri, ghiwan, … rap) est la forme la plus commune dans laquelle et à travers laquelle ces sentiments sont moulés et canalisés.

 

Les choses étant ce qui vient d’être signalé, les institutions culturelles et éducative de base (l’école, les départements de la culture et de l’information) du Maroc du dernier demi siècle n’ont pas suivi. A partir de positionnements idéologiques parfois contradictoires mais complémentaires pour ce qui est de leur impact sur le statut du Darija (arabisme idéologique, islamisme militants, occidentalisme aliénée), cette langue, comme l’Amazighe, s’est vue refusé tout statut et toute fonction par les dites institutions; qu’il s’agisse des rôles sur le plan pédagogique ou sur le plan des équilibres psychosociaux de la personnalité culturelle individuelle et collective. Les intellectuels sont encore plus en traîne : pour un Abdelkrim Berrchid, homme de théâtre pourtant qui devrait mesurer la juste valeur communicationnelle du Darija, le rôle de celui-ci se limite à son efficacité en insulte et en injures alors que pour se recueillir et communiquer avec Dieu c’est l’Arabe Classique qui fait l’affaire.[1] C’est là précisément la plus grande insulte à des grands artistes comme Ahmed Taïeb Laâlej et à son œuvre ainsi qu’à toutes les prières et recueillement de tous ceux et toutes celles qui prient dans l’authenticité d’une fois non emballée et non importée.  

En filigrane, et sans qu’on l’avoue toujours ouvertement et formellement, ces attitudes idéologiques présentent ces deux langues dépositaire de l’identité nationale comme de purs handicaps linguistique dont on serait heureux de se débarrasser (le fameux appel de "mise à mort" lancé par le philosophe Al-Jabiri) soit pour s’installer dans un espace mythique d’un monolinguisme puriste à base d’un ‘New’ Arabe Classique qui reste à mettre au point, soit pour courir pragmatiquement derrière une modernité conçue sommairement moyennant des langues internationales dont l’échiquier des rapport de force ne cesse de changer (Français, Anglais, selon les périodes).

 

Avec ces attitudes idéologiques contradictoires en filigrane, il n’est donc pas surprenant que ça ne soit pas les linguistes ou les sociolinguistes ni les pédagogues et les gestionnaires des affaires de l’éducation et de a culture marocaines qui appellent à la réhabilitation du Darija dans ses fonctions pédagogiques, identitaires, affectives et de communication courante avec tout ce que cela implique comme mesures socio-éducatives à la maternelle, dans les média et dans la gestion du département de la culture. C'est plutôt la jeune génération de la société civile qui, en s’affirmant et en affichant courageusement son identité marocaine dans le Boulevard, se fait aujourd’hui le champion de la réhabilitation du Darija dans ses propres rôles et fonctions dans le cadre d’une gestion intelligente de l’espace linguistique. Sans le dire formellement, sans même l'avouer, voir sans en être conscient, même certains agents de la presse standard avouent aujourd'hui implicitement les capacités communicatives de ce Darija. Autrement, comment expliquer cette tendance de certains chroniqueurs bien lus à agrémenter leurs chroniques de dizaines de vocables, d'expressions et de phrases ordinaires appartenant au fond le plus 'ronce' du Darija de type "b-lεrbiya taεrabt dyal qaε lkhabya". Parfois, pour attirer plus de lecteurs, c'est le titre même de la chronique qui est donné en Darija. Le chroniqueur qui a déterré le premier ce filon apporteur de lecteur reste sans partage Rachid Nini dans sa fameuse chronique 'šuf tšuf' du quotidien Al-Massae. Mais il y a aussi Al-Mokhtar Laghzioui dans sa chronique 'fiy lwažiha' du quotidien Al-Ahdath Al-Maghribiya. Ces chroniqueurs on intuitivement compris que, pour bien communiquer avec les marocains dans certains sujets et sur certains registres, seul le Darija est apte. Il reste à tirer les leçons pédagogiques de tout cela.



[1]   "ÞÏ ÃÓÈøõ æÃÔÊã ÈÇáÚÑÈíÉ ÇáÚÇãíÉ ÇáÏÇÑÌÉ æáßä ÍíäãÇ ÃÐßÑ Çááå ÃÐßÑå ÈÇáÚÑÈíÉ ÇáÝÕÍì¡ Ýåí áÛÉ ÇáÚÇØÝÉ". ÚÈÏ ÇáßÑíã ÈÑÔíÏ Ýí ãÍÇÖÑÉ áå ÈÞÇÚÉ ÈÇÍäíäí – ÇáÑÈÇØ¡ (20 09 2008) ãä ÊäÙíã ÇáÌãÚíÉ ÇáãÛÑÈíÉ ááÏÝÇÚ Úä ÇáÚÑÈíÉ.



[i]   Une première version de cette note a été envoyé à Kenza Sefrioui le 03 mai 2007 sur sa demande par téléphone (pour le dossier du n° 301 du 05-11 mai 2007 du Journal Hebdomadaire, consacré au Darija)

 

[ii]  Institut Universitaire de la Recherche Scientifique - Rabat

 



21/12/2007
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