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L’AFFAIRE DU CHANTEUR PINHAS COHEN : UN SEUL OBJET, PLUSIEURS LORGONS

L'AFFAIRE DU CHANTEUR PINHAS COHEN :

UN SEUL OBJET, PLUSIEURS LORGONS [i]

 

                                           Mohamed Elmedlaoui

                                                                 19 fév. 2001

 

 

            Durant les années de la Guerre Froide et de la bipolarisation idéologique entre 'gauche progressiste' et 'droite conservatrice' ou 'réactionnaire', on se racontait dans certains milieux d'endoctrinement sioniste une charade originale - mais surtout efficace - qui prétend dégager 'objectivement' la 'véritable image' d'un citoyen juif dans le monde : Un 'sociologue' eut l'idée, dit-on, d'imaginer une question simple, à savoir: «quel est la personnalité juive la plus notoire des temps modernes ?». Il posa sa question, en test écrit, à un groupe de conservateurs de droite, puis à un groupe de gauchistes progressistes. Karl Marx l'emporte chez les premiers. Chez les seconds, je ne me souviens plus si c'est Meyer Rothschild ou bien David Rockefeller qui l'emporte selon la version de la charade, mais, peut importe, la morale de la charade est claire et reste la même : on ne s'aperçoit du fait qu'une personnalité est juive ou on ne cherche à lui trouver des origines juives que lorsqu'on qu'on trouve qu'elle est la source du mal.

 

            Cette anecdote, que les milieux intéressés, doivent maintenant remettre au diapason de l'air du temps, où la bipolarité classique n'est plus opérationnelle, m'est revenue en lisant une manchette à la une de l'hebdomadaire marocain ÃÎÈÇÑ ÇáÃÓÈæÚ (n° 39, 16 /02/ 2001), qui titre, en sandwich entre une photo du chanteur marocain Pinhas Cohen et une petite caricature d'un type Lubavich, ceci: «Sortir des prisons marocaines, cela nécessite de se convertir au judaïsme» [ii]. Je me rappelle alors de l'affaire Pinhas d'il y a juste quatre mois lorsque beaucoup d'organe de presse ont claironné à la une l'entrée de ce citoyen marocain en prison à la suite d'une inculpation pour transfert illégal de devise. Avant de revenir sur la manchette à la une de  ÃÎÈÇÑ ÇáÃÓÈæÚ  pour en examiner le rapport éventuel avec la morale de la charade du 'sociologue', je reproduis dans ce qui suit le texte d'un commentaire que j'ai écrit le 23 11 2000 au sujet précisément de l'affaire Pinhas, sous le titre "Citoyenneté ou privilèges?" et que j'ai proposé, sans succès, pour publication, à plusieurs organes de presse marocains.

 

Début du commentaire non publié:

            «Nous ne tolérerons jamais, dans le cadre de l'Etat de droit dont nous sommes le garant, la moindre atteinte aux libertés, à la sécurité, aux biens et aux valeurs sacrées de nos fidèles sujets, quelle que soit leur confession. Que chacun sache que nous veillons à la suprématie de la loi et de la légalité, et que quiconque y portera atteinte s'exposera à  des sanctions judiciaires». C'est là un extrait du discours royal à l'occasion 25e anniversaire de la Marche Verte. Sa morale est simple: l'égalité des citoyens et la souveraineté de la loi dans un Etat de droit.

 

            Dernièrement, le chanteur marocain Pinhas Cohen a  été  inculpé pour transfert illégal de devises à l'étranger, et condamné le lundi 13 novembre 2000 à trois ans de prison ferme et à une amende d'environ 150 millions de Dh. En plus de la somme de 475000 FF saisie sur lui le 24 octobre à l'aéroport de Casablanca, on découvre le même jour à son domicile, rapporte-t-on, au terme d'une fouille de perquisition «une somme d'argent en différentes monnaies étrangères: des dollars américains, des francs français, belges, des pesetas espagnoles, des dinars algériens, des livres égyptiennes et même des shekels israéliens», ainsi que «des relevés de deux établissements financiers français» dont la Banque Leumi France. L'inculpé possède en outre un compte bancaire à la banque Leumi de Haïfa, etc. Jusqu'ici, tout est ordinaire: fait divers; un procès comme les autres à titre personnel, mais qui augure tout de même en principe, si ce monde est sérieux, d'un sursaut d'efficacité aussi bien dans les services douaniers que dans l'appareil judiciaire au sujet de la sécurité financière et économique du pays. Un article de Mr. Chankou, annoncé à la une, photo de l'artiste chantant à l'appui, dans Maroc Hebdo International n° 440 (17-23 nov. 2000) et qui commence par rapporter les faits, finit pourtant par conférer à l'affaire une physionomie tout à fait particulière. Le lecteur de cet article finit par exemple par apprendre, malgré lui, que parmi les dimensions et les critères à prendre en compte en jugeant de pareils faits sur le plan moral - pour ne pas dire sur le plan judiciaire - et qui peuvent ou doivent éventuellement être pris en considération pour atténuer ou aggraver le jugement morale ou la sentence judiciaire, figure le degré d'affinité, de sympathie ou d'antipathie, d'adhésion ou d'écart, qu'un citoyen marocain peut entretenir vis‑à-vis d'une communauté confessionnelle ou vis‑à‑vis d'une puissance étrangère comme Israël. L'auteur finit son article intitulé "Pinhas piégé" en ces termes:

«Ponctuées de formules marocaines et de références islamiques, ses chansons suintent d'une marocanité à fleur de peau. Côté  fréquentation, Pinhas a plus d'amis musulmans que juifs; (...) ce qui lui a créé quelques inimitiés bien senties parmi la communauté judéo‑marocaine (...). Voilà que radio trottoir l'accuse d'être un convoyeur de fond au profit d'Israël. Plus que la sentence du tribunal, c'est cette diffamation qui lui a fait le plus mal. Pinhas Cohen n'est ni pro israélien, encore moins sioniste convaincu. Ultime point distinctif, le nouveau pensionnaire de Oukacha n'a d'autre nationalité que marocaine. Contrairement à beaucoup de ses compatriote juifs et musulmans» (Ibid. p:15).

 

            Doit-on donc comprendre qu'il faut 'récompenser' ce citoyen? Il n'y a pourtant que dans les états théocratiques ou à fond théologique, où la distance d'opinion ou de sentiment vis-à-vis d'une confession peut donner lieu à des privilèges ou à des privations dans le cadre des 'dhimmis' ou des ãÄáÝÉ ÞáæÈåã . Ce n'est pas, en tout cas, ce à quoi aspirent les démocrates marocains, me semble-t-il. En l'occurrence, il y a bien là une institution législative au Maroc pour réglementer formellement une fois pour toutes jusqu'à nouvel ordre par des textes de loi, si cela est jugé juste par le législateur, les rapports civils de tous les citoyens, y compris les officiels, vis-à-vis de l'Etat d'Israël ou de toute autre puissance étrangère dans une situation donnée, comme l'a d'ailleurs bien fait Israël lui même à un certain moment vis-à-vis des responsables de l'OLP. Quiconque admet par contre qu'un certain trait d'appartenance ethnique ou d'adhésion confessionnelle ou socioculturelle peut ou doit conférer de façon non formelle à certains citoyens des privilèges ou justifier des privations à l'encontre d'autres, doit savoir que la liste des traits risque toujours d'être longue partout, et que même lorsque l'histoire en efface un traits ou plusieurs dans la société, on en trouverait toujours assez (traits de confession, de dogme, d'ethnie, de langue, de région, d'idéologie, etc.) pour faire marcher le système. Celui, par exemple, qui cherche, en l'occurrence, à présenter un citoyen marocain de confession juive, qui transgresse la loi et qui porte préjudice à l'économie de son propre pays, comme devant avoir droit à plus de sympathie ou de conditions atténuantes pour la simple raison qu'il a «plus d'amis musulmans que juifs», rejoint tout simplement, en fin de compte, cet autre citoyen marocain, personnage publique, qui ne se comporte plus en individu, mais qui se constitue plutôt curieusement en une institution, et qui ne rate pas d'occasion pour lancer ses fameux "Appels" aux juifs marocains dans tous les organes de presse pour qu'ils prouvent à chaque fois leur anti‑sionisme de façon médiatisée (v. par exemple l'hebdomadaire marocain Demain n° 23; p:33), par ce que cet individu considère implicitement, à la manière du droit romain, que tout juif est par défaut coupable de tendances sionistes jusqu'à preuve du contraire, une preuve qu'il faut afficher à toute occasion. On aurait apprécié plutôt, au sujet de Pinhas, un article qui essaierait plutôt de faire la lumière sur le point de savoir dans quelle mesure l'opération de l'aéroport et du tribunal traduit effectivement un sursaut d'efficacité et de sérieux qui, s'il en est effectivement ainsi, ne tarderait pas à "piéger" les gros poissons, quelle que soit la confession de leurs amis majoritaires. Fin du commentaire non publié.

 

            Je reviens maintenant sur la manchette de l'hebdomadaire  ÃÎÈÇÑ ÇáÃÓÈæÚ, qui annonce à la une, la sortie de prison de Pinhas Cohen, que le reste de la presse a ignorée cette fois (!), mais qui associe ironiquement cette annonce à la caricature d'un Loubavich sortant d'une prison tout en commentant à la une : «Sortir des prisons marocaines, cela nécessite de se convertir au judaïsme». Je me suis demandé tout de suite pourquoi ceux qui avaient médiatisé l'entrée de ce malchanceux citoyen en prison il y a 120 jours n'ont pas pu remarquer sa sortie aujourd'hui ? Serait-il que le sens d'observation de la presse marocaine est gouverné, selon les groupes d'intérêts, par deux modes opposés de perception en ce qui concerne les traits confessionnels des citoyens: un mode ne détectant par exemple le trait de judaïcité d'un citoyen que lorsque celui-ci contracte un malheur et l'autre ne détectant ce trait que lorsque le citoyen en question s'associe ou est soupçonné de s'associer à une mauvaise action? Cela nous rapproche du manichéisme obsessionnel que la fameuse anecdote du 'sociologue' stigmatise, en l'instrumentalisant, dans les sociétés occidentales. Mais, alors que la charade du 'sociologue' imagine le manichéisme d'un seul côté et dans un sens unique, à savoir le sens de la tradition anti-assimilationniste qui cherche à convaincre un citoyen juif qu'il n'a pas de chance de s'intégrer dans une société autre que celle d'un état sioniste, notre anecdote dénote et trahit un manichéisme 'interactif' entre deux parties. Ainsi la bêtise rebondit de plus belle de deux côtés comme d'un ping-pong de stupides.

 

            En tout cas, j'ai appris en lisant l'article de ÃÎÈÇÑ ÇáÃÓÈæÚ que Pinhas Cohen venait d'être mis en liberté provisoire sans caution préalable, et qu'un arrangement avec la direction des douanes avait réduit son amende en la divisant par 15 (!). L'auteur de l'article, qui n'est autre qu'Anas Tadili, le directeur de l'hebdomadaire met cet élargissement en rapport avec le cas du groupe Ben Chetrit inculpé dans la campagne 'Mains Propres' de 1996, en se demandant s'il n'y a pas des parties qui détournent les mesures de Grâce Royale, et en essayant d'imaginer des scénarios d'aboutissement possibles pour le sursaut 'Mains Propres bis' actuellement en cours, surtout que le vocable 'arrangement' est devenu trop à la mode ces derniers temps. Qu'en est-il au juste ? Cette affaire possède-t-elle des contours particuliers dans un sens ou dans un autre? Et dans quelle mesure serait-elle révélatrice pour ce qui est de la portée réelle de l'opération d'assainissement actuellement médiatisée ? Ou bien ne s'agit-il que d'une question de calibrage de lorgnons ?

 



[i]        Envoyé en son temps (fév. 2002) à plusieurs organes de presse francophone du Maroc, ce texte n'a jamais pu être publié. Une première ébauche d'un texte en arabe qui revient sur la question lorsque six ans plus tard (automne 2007)  à l'occasion d'une série d'éditos du quotidien marocain Al-Masae (v. note infra) a été affichée sur le journal électronique Modern Discussion, mais la version finale n'a pas non plus pu voir le jour dans la presse marocaine conventionnelle.

 

    [ii] Le même ÃÎÈÇÑ ÇáÃÓÈæÚ revient à la charge dans son numéro 112 (du 19 07 2002) à l'occasion d'une mesure de grâce royale au profit d'un nombre de détenus, en tirant en manchette à l'en-tête de la page 4 illustrée de la même caricature : « La grâce aux criminels, aux juifs et aux pions, et la torture éternelle aux fils du peuple ». Ceci en reprochant aux responsables de ne pas inclure les détenus de la 'campagne d'assainissement' qu'on avait imputée à Driss Basri, dans les mesures de la grâce prises à l'occasion des festivités nuptiales du couple royal. Cinq ans plus tard, le directeur du quotidien marocain Al-Masae (ÇáãÓÇÁ) reprends le même type de discours dans ses fameux éditos de  la rubrique (ÔæÝ ÊÔæÝ) mais avec beaucoup plus verve (V. mon article dans la page < http://www.ahewar.org/debat/show.art.asp?aid=111878> de Modern Discussion, sous le titre «ÊØæÑ ãÝåæã ÇáãæÇØäÉ ÚäÏ ÇáãÛÇÑÈÉ »).



23/12/2007
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