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Est-il possible d'être libre dans le cadre du bien et du mal?

 

Est-il possible d'être libre dans le cadre de l'étique du bien et du mal?

 

Mohamed Elmedlaoui

 

 

 

 

Le public de Rabat a été au rendez-vous le 14 avril 2010 à la Villa des Arts de Rabat avec une rencontre organisé par le Magazine Littéraire du Maroc sur le thème "Qu'est ce que c'est que la littérature aujourd'hui ?".

 

En plus des différentes questions portant sur la genèse de la création littéraire dans son rapport avec ce qu'on prend pour "réalité" ainsi qu'avec le témoignage journalistique et avec la dimension homme/femme en écriture et en lecture, un point retient mon attention. En parlant de cette dernière dimension à partir de sa propre expérience qu'elle tenait à situer sur le plan journalistique auquel elle refuse toute stratégie littéraire de départ, l'une des deux participantes, Hind Taarji, explique le fait d'avoir écrit sur son père (un homme bien sûr) alors qu'on l'avait invitée à parler de la dimension féminine de la création littéraire. En guise d'explication, elle relate quelques épisodes de son histoire familiale pour conclure en fin de compte que c'était justement grâce à l'éducation que lui avait donnée son père, que la femme qu'on reconnaît sous la robe de Hind est devenue ce qu'elle est maintenant: une personne libre, "un électron libre" selon sa propre expression.

 

Elle a d'abord révélé comment son père avait défié les coutumes à Marrakech au début des années 50s du 20e siècle en dévoilant en public sa future maman à elle lors des festivités de mariage, chose qui a attiré sur lui les foudres du gardien de la tradition d'alors, le fameux pacha El-Guelaoui. Elle raconta ensuite comment, à l'opposé de presque tout son entourage familial, c'était justement son père qui a soutenu moralement et parfois même matériellement ses périples journalistiques les plus risqués, notamment en Amérique Latine, en Algérie de la guerre civile en 1996 et en Palestine et Israël. Elle a raconté tout cela avec un enthousiasme et une reconnaissance affective vis-à-vis de ce père libéral, si forts que l'autre participante, Sabine Wollbrecht, n'eut pas pu cacher ce qu'elle a qualifié de "sentiment de jalousie" de sa part à découvrir ce rapport d'affection permanente entre un père et sa fille. Un rapport qui contraste avec la cassure d'avec le père, au prix de laquelle la liberté est conquise par une fille dans la société qui est la sienne, la société allemande. Elle a même promis une nouvelle sur la thématique de ce libéralisme affectueux qu'elle venait de découvrir qu'il pourrait marquer une société traditionnelle comme la société marocaine des années 50s du siècle dernier.

 

C'est là où, à la suite d'une série de prises de paroles pertinentes, le sociologue Abdessamad Dialmy intervint pour mitiger l'enthousiasme exprimé de part et d'autre, en se demandant, à l'adresse de Madame Taarji, si les gestes généreux de son père d'une part, et l'affection dont ces gestes témoignent et engendrent d'un côté et de l'autre d'autre part, étaient effectivement à considérer comme signes de libéralisme de la part de la personne généreuse et un gage de liberté pour la personne bénéficiaire.

En d'autres termes plus généraux, la générosité ne serait-elle pas le moyen le plus subtil de maintenir l'autorité du généreux? Et l'affection de reconnaissance qui en résulte chez le bénéficiaire, ne serait-elle pas la manifestation le plus subtile de la dépendance docile? En tout cas ce n'est pas un Nietzsche qui objecterait un Niet lorsqu'il parle du sens profond qu'il donne à la "générosité", à la "charité" et à l'altruisme; c'est lui qui dit notamment ceci :

«Il importe de se démontrer à soi-même qu'on est à l'indépendance et au commandement, et il faut le faire à temps. Il ne faut pas éluder l'obligation de faire ses preuves, bien qu'elles soient peut être le jeu le plus dangereux qu'on puisse jouer (…). Ne pas se lier à une personne fût-ce la mieux aimée : toute personne est une prison, et un recoin d'ombre aussi» (Nietzsche. Par delà le bien et le mal).

 

 

En fait, quoique la sémantique lexicale ordinaire du terme n'en mets en relief qu'un seul sémème, en l'occurrence la contrainte, le concept complexe de dépendance, appliqué à la condition de l'homme, recèle une autre dimension: le confort de se soustraire à l'abime sans fin d'être libre et à l'inconfort de devoir, à chaque pas, faire des choix et prendre des décisions dont on est seul responsable. La situation la plus caricatural possible serait la panique face à l'inconnu et à soi-même, à imaginer par exemple chez un esclave à qui l'on aurait notifié tout d'un coup qu'on l'avait affranchi et qu'il devait donc quitter le giron de son maître pour aller "jouir" de sa liberté à ces dépens et péril, y compris le devoir primaire de se prendre en charge. Le premier homme, Adam, en a fait la première expérience après avoir osé prétendre à la prise de conscience et à la connaissance. L'Éternel le chassa de la "pension" du Jardin d'Éden en ces mots : "Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front" (Genèse, III, 19).

 

Cette ambivalence du concept de dépendance se traduit bien en fait sur le plan des attitudes des dominés en général, groupes ou individus, vis-à-vis de ceux qui y commandent. Tout en se lamentant sans cesse des contraintes que leur imposent ces derniers, en  les condamnant en plus sur le plan moral, les dominées ne manquent pourtant pas de trouver des plans symboliques aux niveaux desquels ils reproduisent, en les célébrant, tous les symboles de l'instance dont ils dépendent. Ils montrent ainsi à quel point ils sont fascinés par ceux qui y commandent et combien ils tirent une jouissance du confort caché de leur dépendance.

 

J'ai été frappé par exemple, en passant en revue un très large corpus de malhun (poésie semi-savante marocaine), et ce pour des fins purement linguistiques – une étude de métrique en l'occurrence – de voir comment, depuis les premiers débuts de cet art poétique séculier, l'image littéraire de la personne bien-aimée est peinte dans la qasida sous forme d'un prince absolu souvent surnommé mir loghram ("Prince de l'Amour"). Un prince qui fait étalage de sa force militaire et martiale et de ses signes d'autorité absolue. Le plus souvent la qasida consiste à témoigner de toute sorte de sentiments masochistes de la part du patient amoureux vis-à-vis du despotisme de la personne bien-aimée représentée comme un prince absolu, avec tout ce que ce témoignage exige de la morphosyntaxe du texte, à commencer par mettre tous les noms, les adjectifs, les pronom et les accords au masculin. Ces caractéristiques d'anthropologie culturelle littéraire méritent d'être pris en considération dans toute approche sociopolitique de la société marocaine y compris sous ses formes de vie et de jeux partisan.

 

La liberté/dépendance sont ainsi des concepts ambivalents pour les parties impliquées: individu vs famille, groupe, confrérie, organisation, etc. parti politique vis État, ou même État vs superpuissance. Pour donner un exemple à l'échelle de l'Etat (en donnant toujours le Maroc comme exemple), ce qui est désigné en termes de science politique de "protectorat" dans l'histoire de ce pays, s'est également traduit chez l'un de ses grands acteurs, le Maréchal Lyautey en l'occurrence, par une affection protectrice particulière. Beaucoup d'entre nous ont une idée de l'affection que ce royaliste de la France du début du 20° siècle avait pour l'État marocain dont il était le champion de la sauvegarde des traditions propres, aussi bien au niveau de l'appareil du Makhzen qu'au niveau intellectuel et de civilisation. C'est là un autre aspect du concept de protection, qui rappelle l'affection protectrice d'un "père libéral" et que le Pacha El-Guelaoui n'a fait que traduire à son niveau et à sa façon marocaine au sujet du voile qui n'était pas encore devenu intégral.

 

Voici ce que dit Nietzsche à propos de la générosité protectrice dans son livre The Gay Science sous le titre "On the doctrine of the feeling of power" (je traduis de l'anglais):

 

«Faire du bien et du mal aux autres sont deux manières d'exercer sa propre autorité sur les autres; c'est tout ce qu'on cherche à obtenir dans de les deux cas. On fait du mal à ceux qu'on veut qu'ils sentent sa propre autorité, car pour une telle fin, la peine est un moyen plus efficace que le plaisir. La peine suscite toujours des questions sur son origine alors que le plaisir est enclin à se suffire de lui-même sans que le bénéficiaire regarde par delà [le geste]. Nous faisons du bien et témoignons de générosité envers ceux qui sont déjà dépendants de nous d'une manière ou d'une autre (ce qui veut dire: ceux qui sont habitués à penser à nous comme des causes [de leur bien être]). Nous cherchons à augmenter leur pouvoir parce qu'ainsi faisant, nous augmentons notre propre autorité; ou bien encore, nous cherchons à leur montrer combien c'est avantageux [pour eux] d'être sous notre autorité; ainsi ils seront plus satisfaits de leurs conditions et plus hostiles à nos ennemis et prêts à les combattre» (The Gay Science. p. 86. Vantage Books. N.Y. 1974).

 

Les humains sont prompts à accepter les gestes de générosité sans regarder plus loin que le produit du geste lui-même. En politique, cela s'appelle "opportunisme" ou "arrivisme". En termes de moralité sociale, on parle de "vénalité" ou de "corruptibilité"; mais les charges morales des termes ne changent rien de la réalité.

Seul des esprits libres, par delà le bien et le mal, arrivent en fait à questionner un geste de générosité qui les vise comme objectifs. Ce fut notamment le cas de Faust, personnage de la fameuse pièce de Goethe portant le même nom pour titre. Lorsque le diable, Méphistophélès, lui fit toutes ses avances surnaturelles généreuses pour le faire accéder à ce qu'il n'avait pas pu trouver dans la vie, Faust lui demanda sur le champ: "Et quelle obligation devrait-je remplir en retour ?". "Tu auras le temps de t'occuper de cela [le moment venu", répond le diable. "Non, non! répliqua Faust, le diable est un égoïste et ne fait point pour l'amour de Dieu ce qui est utile à autrui. Exprime clairement ta condition". Alors le diable s'exprime: "Je veux ici m'attacher à ton service, obéir sans fin ni cesse à ton moindre signe; mais quand nous nous reverrons là-dessous, tu devras me rendre la pareille". Le diable exigea même un contrat écrit par une simple goute de sang, et cela fut fait!

 

 En fait, alors que la générosité, acte d'investissement social pour l'agent, est réconfortante sur le plan individuel pour le bénéficiaire même si elle ne consiste qu'en une protection fictive, la liberté, elle, fait peur la première fois qu'on en fait l'expérience existentielle, intellectuelle, psychosociale ou politique. Et cela pèse toujours lourd de la maintenir une fois qu'on en aurait fait l'expérience. L'intellectuel ne fait pas exception sur ce plan. Au contraire, c'est à son niveau qu'être immunisé contre toutes les manifestations d'offre de générosité et être libre vis-à-vis de toutes les instances d'appartenance et de classification est des plus difficile. Ne serait-ce qu'à cause du vide et de la solitude qu'implique la condition d'être seul responsable de ses propres choix et actes.

 

En bref, la rencontre littéraire "Qu'est ce que c'est que la littérature aujourd'hui ?" a été l'occasion pour reposer une fois de plus, la vielle question classique de dissertation en philosophie : Est-il facile d'être libre ?

 



17/05/2010
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