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(EN FRANCAIS) Transition démocratique et doctrine d'Etat; compatibles ou non?

Transition démocratique et doctrine d’Etat; concepts compatibles ou non?

Qu’en dit la pensée de Moïse Mendelssohn?

 

 

Au tout début de son ouvrage sur le rapport entre religion et pouvoir, le clerc et philosophe allemand contemporain Emmanuel Kant, à savoir Moïse Mendelssohn, dit ce qui suit à propos de ce qu’il appelle "les deux piliers de la vie sociale": l’Etat et la religion sous toutes leurs formes institutionnelles et organisationnelles:

 

«Lorsqu’ils investissent le terrain, l’un contre l’autre, c’est l’espèce humaine qui en devient  la victime en faisant les frais de leur discorde; et lorsque ils entrent en accord, le trésor le plus noble de la félicité humaine s’en trouve perdu, car ils tombent rarement d’accord si ce n’est pour bannir de leur royaume une troisième entité morale: la liberté de conscience

 

Le reste de l’ouvrage est un développement où Mendelssohn expose sa théorie sur la façon de mettre ces deux entités «en équilibre, au lieu qu’elles constituent un lourd fardeau sur la vie sociale»; l’éthos de cette théorie en matière de religion étant «Ne craint pas Dieu, quiconque n’épargne pas l’Homme» notamment dans sa liberté de conscience. (v. Ici; en ar.)

 

Après avoir expliqué que le meilleur régime d’Etat pour un peuple est quelque chose qui dépend du degré de son évolution culturelle, et après avoir démontré que c’est dans l’intérêt aussi bien de la religion que de l’Etat, que celui-ci ne s’immisce pas trop et directement dans les affaires confessionnelles, Mendelssohn révoque énergiquement le concept de l’unité confessionnelle et/ou doctrinale en arguant que cela est même contraire à la nature. Selon lui, c’est de la dérive barbare au fond que d’ériger ce slogan en principe éthique absolu; car cela force la liberté de conscience des êtres humains, en violation du principe de la tolérance. Il en est ainsi, selon lui, en cela qu’un tel slogan/principe fait dépendre l’admission de l’individu au sein de la Cité de la pré-condition de renoncer à ses propres convictions éventuelles en matière de foi. L’Etat n’est donc pas autorisé, selon Mendelssohn, à faire dépendre aucun droit de l’adhésion à une doctrine, ni à faire de cette adhésion une qualité qui accorde un quelconque privilège :

 

«L’Etat ne doit pas interférer directement dans aucune dispute ou controverse ou essayer de la déclencher en usant de son autorité. Car il agit évidemment contre ses propres intérêts quand il interdit directement le questionnement ou qu’il permet aux controverses d’être menées autrement que par des arguments rationnels. Il n’a pas besoin non plus de se faire trop de soucis à propos de tous les principes qu’une doctrine dominante ou simplement tolérée adopte ou rejette.»

 

Tout ceci n’est que sur le plan du pur raisonnement abstrait en matière de la théorie éthique de Mendelssohn. Sur le plan de la dialectique de cette conception avec les réalités socioculturelles déjà signalées plus haut, Mendelssohn est tout, sauf un dogmatique.

Tout en soulignant au niveau des principes que même la gestion des affaires de la société séculière doit reposer sur la conviction et l’éducation pour asseoir les principes moraux en matière du respect de la loi positive, plus que sur la sanction et la rétribution qui ne produisent jamais de conscience morale. la conception d’une théorie de l’Etat chez Mendelssohn n’est pas une construction qu’on peut mettre au point en cogitant au niveau de la seule raison abstraite exclusivement et indépendamment de l’état socioculturel concret d’un peuple à une époque donnée.

C’est dans ce dernier cadre que Mendelssohn inscrit la théorie du contrat social tel que celui-ci a été conçu par le philosophe anglais, Thomas Hobbes, en expliquant notamment les conditions historiques de la mise au point de cette théorie:

«Thomas Hobbes a vécu dans une époque où le fanatisme, combiné à un sens désordonné de la liberté, ne connût plus de limites et fut prêt à fouler l’autorité royale sous les pieds et à pervertir toute la constitution de l’autorité. Inquiété par le malheur dans lequel vivait la société civile [dans lesdites conditions de son temps], et enclin, de nature, vers une vie contemplative sereine, il mit en avant la tranquillité et la paix, abstraction de la façon dont ces deux vertus sont garanties en tant que forme de salut la plus primordiale. Il conclut que ces deux aspects du salut ne pouvaient être garantis que par l’unité irréfragable de la plus haute autorité de l’Etat. Il eut la conviction, par conséquent, que la prospérité publique serait mieux assurée si toutes les choses - même nos jugements en matière du juste et du faux – sont assujetties au pouvoir suprême de l’autorité de l’Etat.»

 

Qu’en est-il maintenant de la situation concrète dans un pays comme le Maroc, qui cherche à se frayer un chemin vers la démocratie sous le poids à la fois de ses propres réalités socioculturelles historiques propres d’une part, et de celle de son environnement géopolitique des dernières décades d’autre part, et surtout suite à la précipitation de l’histoire autour de lui depuis 2011, et à la lumière des premiers aboutissements concrets de ces Evénements autour de lui dans des directions différentes (Jihadisme armé au Mali, l’expérience islamiste et réveil de l’Ibadisme en Algérie, expériences tunisienne, libyenne, égyptienne, syrienne, yéménite, Golf, etc.)?

 

En saisissant les chose dans le cadre de la dialectique entre principes et réalités, à la façon de Mendelssohn, on est obligé de faire la distinction suivante:

(a) avoir une conviction contemplative et/ou spirituelle, ainsi que tout culte éventuel lui afférent sur le plan de la pratique individuel ou communautaire est une chose qui a toujours été un fait et un droit naturel de tout individu humain dans sa quête d’un sens à donner à la vie et pour se procurer une satisfaction et aboutir à la félicité spirituelle selon sa propre libre conscience. Tout cela relève, pour Mendelssohn, du droit de préserver la plus haute valeur de la condition humaine: la liberté de conscience de l’individu dont parle Mendelssohn au niveau des principes.

(b) les choses changent de statut légal et de droit lorsque l’adhésion à un cadre confessionnel devient un engagement organisationnel pour ou contre un modèle de gestion des affaires de la société, surtout sous forme d’attitudes envers l’Etat régnant ou dans le cadre d’un Etat à instaurer, quelle que soit sa nature organisationnelle (autocratique, théocratique, oligarchique, clanique ou démocratique). Ce changement de statut se décline pratiquement sous forme d’une perversion des cultes confessionnels du groupe (formules, slogans, signes extérieurs) en indices d’appartenance/obéissance à un mouvement/programme qui vise la prise du pouvoir pour gérer les affaires civiles de la société (statut personnel, libertés individuelles et publiques, distribution du travail et des richesses, modes de production et d’échange, etc.). Cela revient à transformer l’espace communautaire en question en un auditoire pour canaliser un discours mobilisateur contre (la nature d’) une entité étatique en place et/ou pour une autre entité de nature différente à mettre en place.

Cette dernière différence des manifestations du fait confessionnel est d’autant plus pertinente pour toute réflexion sur le rapport entre Etat et religion, lorsque le cadre religieux général en question (l’Islam par exemple en l’occurrence de nos temps) constitue encore, ou même avec plus de force, la base de légitimité idéologique pour certains Etats aux propensions à l’influence régionale (Iran, Golfe, Turquie, etc.) ou même un cadre pour la conquête directe (nébuleuse des organisations d’Islam radical et jihadiste).

Cette différence entre spiritualité et culte révélé, en tant qu’expériences de vie et sens à donner à la condition humaine de l’existence d’une part, et perversion du culte et de ses signes et slogans en moyens d’encadrement d’un mouvement/programme politique d’autre part, doit être l’aune à laquelle toute réflexion intellectuelle ou débat politique actuel ou à venir sur l’attitude actuelle ou à venir de l’Etat vis-à-vis du champ religieux doivent être menés. Cette réflexion doit être ainsi menée tout en considérant en même temps la donne régionale de l’état de la pensée religieuse générale dominante.

Ce sont-là par conséquent des dimensions à considérer, au Maroc notamment, dans toute démarche de réflexion sur la question pratique de compatibilité ou d’incompatibilité entre une légitimation religieuse (Commandeur des Croyants par exemple) et doctrinale (Doctrine Malékite par exemple) de l’Etat d’une part, et la finalité recherchée d’un véritable Etat démocratique d’autre part.

Autrement dit, une telle réflexion et un tel débat, doivent être ainsi engagés à la fois en s’inspirant de la dialectique entre rationnel et donne du réel, à la manière de Mendelssohn, tout en considérant l’état actuel de la pensée islamique et des usages politiques géopolitiques actuels qui en sont faits sur le plan de l’espace culturel régional du Maroc (Pays du Golf, Iran, Turquie, mouvements transnationaux d’Islam radical).

Dans cette optique, il devient judicieux de se demander par exemple, sereinement, sérieusement et loin de tout dogmatisme, si la donne historique de l’unité confessionnelle et doctrinale (Islam sunnite et malékite) ne serait pas, dans la conjoncture historique actuelle, un acquis préventif précieux qui n’est pas offert ailleurs, et qu’il serait intelligent d’en préserver la vertu dans le cadre actuel du cheminement vers une confirmation d’un système d’Etat civile démocratique une fois les conditions culturelles et intellectuelles pleinement réunies, y compris sous forme d’une rénovation de la pensée religieuse elle-même à accomplir, comme cela a été fait dans les sociétés aujourd’hui ancrées dans la démocratie.

Ce qui indique que la nation marocaine s’est sérieusement engagée dans la voie de la transition démocratique en composant avec ses propres réalités sociales et historiques est la Constitution de 2011. Cette constitution stipule notamment que «la souveraineté appartient à la Nation qui l’exerce directement, par voie de référendum, et indirectement, par l'intermédiaire de ses représentants » (art.2), que «l’islam est la religion de l’Etat, qui garantit à tout le libre exercice des cultes» (art.3) et que, l’Etat  s’engage à «bannir et combattre toute discrimination à l’encontre de quiconque, en raison du sexe, de la couleur, des croyances, de la culture, de l’origine sociale ou régionale, de la langue, du handicap ou de quelque circonstance personnelle que ce soit» (Préambule).



18/02/2014
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