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(EN FRANCAIS) En parallèle avec le scandale d'Ibba Ijjou, un hémicycle parlementaire devenu salon littéraire

En parallèle avec le scandale d'Ibba Ijjou,

Un hémicycle parlementaire devenu salon littéraire

 

 

Aux catégories et référents du monde théophano-fantastique (crocodiles et gins), un peu périmées par abus d’usage, le discours politique en général, et le discours parlementaire en particulier, semblent avoir trouvé au Maroc un substitutif: les catégories et référents du monde poético-romanesque. Dans les deux systèmes référentiels, le but ultime du discours demeure de pouvoir dénoncer rituellement et fortement, au grand soulagement thérapeutique du peuple, toutes les dérives administratives et politiques, mais sans jamais désigner de responsable ou de justiciable précis. C’est là un deal qui semble arranger, en de vrais partenaires et de faux adversaires, tous les acteurs.

A la mi-décembre 2013, une jeune parlementaire, qui s’adressait au ministre de la culture en révoquant en bloc l’action culturelle globale de son département, a brillé dans l’hémicycle par une prestation de création littéraire du genre ‘prose assonancée’ (الكلام المرصّع) qui rappelle un al-Hariri d’hier ou une Nazik al-Malayka d’aujourd’hui. Une prestation magistralement faite dans un arabe classique des salons littéraires. Derrière les assonances phonétiques, ne se profile rien d’autre qu’une expressivité imagée, phrase par phrase et du début à la fin, sauf une stigmatisation (en assonance toujours) de l’organisation d’«un festival national pour la danse du ventre sous un gouvernement commandé par un courant spirituel» tout en faisant ironiquement allusion au nom du ministre par la racine صبح (v. Ici).

La jeune parlementaire poétesse (ainsi qualifiée dans les média) fut applaudie non pas seulement à l’hémicycle, en partie bien sûr, mais dans presque tous les média des réseaux sociaux marocains, qui ont salué son éloquence (فصاحتها) au moment où cette dernière vertu semblait être menacée. Cela coïncida, en fait, avec la controverse médiatique éphémère déclenchée alors au sujet du fosHa vs. darija.

 

Applaudi ainsi, cet étalage de génie littéraire semble avoir fait des émules parmi les députés de la nation; car quelques semaines plus tard (28/01/2014), c’est un autre parlementaire, un ancien ministre cette fois, qui s’est employé à dévoiler ses talents littéraires au sein l’hémicycle en s’adressant au chef du gouvernement pour demander des comptes sur l’action global du gouvernement face au fléau de la corruption. Parlant cette fois-ci en darija (par choix ou par nécessité), le député a dû opter pour un autre genre littéraire approprié, i.e. moins exigeant en matière d’ornements phonétiques pour révéler des talents littéraires. Il s’agit du genre narratif, et plus précisément la nouvelle courte. Le député commença ainsi: «Monsieur le Chef du Gouvernement, mon nom aujourd’hui est Hassan Ben Ahmed ; je suis un artisan et j’ai trois enfants. Hier matin, j’ai quitté ma maison pour me rende à la muqata3a … » (suite, Ici). La nouvelle, écrite à la première personne du singulier, à l’instar par exemple de toutes les nouvelles du nouvelliste ukrainien, Chalom Aleikhem, a dû monter évènements, espaces et personnages fictifs pour brosser le tableau de la vie d’un citoyen marocain imaginaire, Hassan ben Ahmed, pris en otage, le long d’une journée, dans l’engrenage d’un système corrompu partout où il se dirige.

 

Seuls les littéraires professionnels savent que la tâche ardue de concevoir des scénarii fictionnels de ce type et d’en rédiger le texte sous la chandelle est une tâche qui exige certainement beaucoup d’investissement en temps et en effort, surtout lorsqu’on est amateur. Cela veut-il donc dire que la réalité concrète manque tellement de dossiers concrets en matière de corruption au sens général pour que les députés se trouvent contraint à en imaginer? Des dossiers portant sur des faits circonscrits et impliquant des parties en chair et en os pour faire l’objet d’un renseignement et de toute demande de compte aux responsables des instances concernées. En tout état de chose, ce n’est pas le cas, même si l’on se limite juste à la conjoncture de tout moment. Car au moment même où le député faisait la lecture solennelle de sa nouvelle dans l’hémicycle, un grand scandale avait déclenché à Tizinit une réaction civile populaire qui continue toujours et qui n’est cette fois-ci l’expression ni d’un mouvement de mi-janvier, ni d’un mouvement de 20 février, ni d’aucune saison d’hiver ou de printemps. Il s’agit d’un réaction collective spontanée pacifique de simples gens de l’arrière pays contre une mafia foncière en connivence avec certains rouages de la justice régionale comme plaque tournante d’une affaire qui en a révélé d’autres de même type et impliquant le réseau du même individu (v. témoignages Ici, et la circonscription des dimensions de l’affaire, par le député PJD, Mohamed Issam, Ici). Des gens qui ne sont ni liseurs de journaux, ni abonnés de réseaux sociaux, car obnubilés par les seules tâches du quotidien, et qui, lorsqu’ils n’en peuvent plus, crient tout simplement, désarmés qu’ils sont, en en revenant à Dieu et au Makhzen: «wakkwak a 3ibad LLah! ana b-LLah u-bechraâ u-lmekhzen», au lieu de scander des slogans politiques et de militantisme civil rythmés en matière de droit de l’homme qu’ils ne comprennent pas (v. Ici).

 

Des aspects et cas circonscrits et circonstanciés de ce dernier genre en matière de corruption, tout le monde évite d’en parler, voir de les regarder ou d’en entendre parler. A la veille de la lecture solennelle de la petite histoire romanesque du député (i.e. le soir du 27-01-2014), le bulletin d’information d’une chaîne de TV avait offert aux spectateurs un scandale gratuit que les annales de l’information n’ont jamais connu au Maroc, même à l’époque où ce service relevait du département de l’Intérieur : dès que le speaker a placé la première phrase pour parler de ce qui se passait à Tizinit il y avait déjà plus d’une semaine, un curieux signal lui fut donné pour parler d’autre chose; il choisit de parler du ‘Couple’ comique de Hassan Al-Fad (v. Ici), au lieu de compléter sa "dépêche" sur le couple octogénaire qui crie "wakkwak a 3ibad LLah" en se roulant sur le trottoir devant le tribunal de Tiznit (v. Ici).

 

Pour revenir au style poético-romanesque en matière de contrôle institutionnel et de demande de compte par imagerie pittoresque, le chef du gouvernement ne put bien sûr qu’exprimer son accord total avec le tableau apocalyptique brossé par le député en matière corruption du moment où aucun cas concret n’avait été mis en cause. Il sauta sur l’occasion offerte par ce style diluant, qui renvoi au monde des esprits théophanique et des personnages romanesques pour dire que la corruption est un fléau culturel, et que la responsabilité de la combattre incombe à tout le monde (entendre ‘à personne’). Et puisque le chef du gouvernement a été apostrophé par le député dans ce style littéraire romanesque, il ne s’est pas privé non plus, de son côté, de finir sa ‘réponse’ en émettant son point de vue de critique littéraire à propos de la nouvelle de Hassan ben Ahmed, un point de vue critique qui relève semble-t-il de l’école réaliste cette fois-ci: had si Hassan, ma ymkn-shi yuqe3 lu had-shi kullshi f-nahr wahed ("Impossible que tout cela puisse arriver à ce ‘Si Ahmed’ en une seule journée"), a-t-il précisé. Tout le monde a eu son compte. Et les gins et crocodiles continueront à faire ravage en toute quiétude; mais jusqu’à quelle autre saison? Seuls des oracles peuvent nous le dire.



04/02/2014
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