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(EN FRANCAIS) A-t-on jamais censuré le Larousse en Algérie au nom du "principe de solidarité avec les peuples"?

A-t-on jamais censuré le Larousse en Algérie au nom du principe de solidarité avec les peuples?

 

 

J'ai participé en 2004 au colloque international "3.Bayreuth-Frankfurter Kolloquium zur Berberologie" qui s'est tenu à Bayreuth en Allemagne. A la fin du colloque, et suite à une discussion avec mon collègue néerlandais, Harry Stroomer, également participant, j'ai été content d'avoir obtenu d'avance un accord de principe enthousiaste et ferme de sa part pour publier dans la série Berber Studies qu'il dirige chez Rüdiger Köppe Verlag-Köln, un livre que nous préparions, F. Dell (CNRS) et moi-même.

 

Il s'est avéré, par la suite, que c'est la même maison d'édition qui publia, deux ans plus tard, en 2006, les actes dudit colloque en tant que volume-14 de ladite série. J'ai reçu mes tirés-à-part ainsi qu'un exemplaire du volume en ma qualité de participant ayant remis un texte final: ("Traduire le nom de Dieu dans le Coran: le cas du berbère"). Même si je connaissais déjà ladite série, c'était pourtant la première fois que je m'arrête sur les détails de la maquette constante de sa couverture de couleur orange. Il s'agit d'une carte géographique de l'Afrique du Nord et subsaharienne avec des frontières des états sans les nommer. Cette carte trace notamment au Sud du Maroc une frontière coloniale pour l'ancien territoire dit auparavant 'Sahara Espagnole' (voir spécimens Ici, Ici et Ici). Mais là, je n'étais qu'un participant à un colloque dont la publication d'actes, en un volume collectif, a été prise en charge par une maison d'édition avec laquel je n'avais alors aucun rapport. Mais, j'ai pensé du coup à l'accord de principe du directeur de ladite série pour la publication de notre prochain livre, F. Dell et moi-même, qui était, en 2006, dans sa phase finale de rédaction. J'écris alors immédiatement à l'éditeur pour lui notifier l'impossibilité pour moi, en tant que co-auteur de publier ce livre avec un motif de couverture qui remet en cause l'intégrité territoriale de mon pays, tout en lui signalant discrètement d'autre part qu'une série scientifique comme Berber Studies n'a que des choses à perdre (auteurs et lecteurs notamment) en s'impliquant, de par les détails actuels de la maquette de sa couverture, dans un conflit géopolitique. Et ça été entendu et chose faite sur le champ: à partir du volume-18 (2007), les frontières géopolitiques ont disparu de la carte de ladite maquette, et ce fut le cas par la suite, en 2008, pour le volume 19 consacré à notre livre "Dell, F. and M. Elmedlaoui: Poetic Meter and Musical Form in Tashlhiyt Berber Songs" (voir Ici et voir le dernier numéro, vol.40 Ici). C'est là en quelque sorte du pur activisme 'diplomatique' volontaire à l'échelle individuelle dans le domaine obscur qu'est celui de la recherche scientifique.

 

Le sérieux vient aujourd'hui (nov. 2013) de la part des autorités d'Alger qui s'immiscent, dans leur action géopolitique régionale, jusque dans le monde de la production scientifique, même dans un domaine obscur comme la lexicographie: le récent grand dictionnaire d'arabe classique en quatre tomes du lexicographe, Abdelghani Aboulazm, vient de faire l'objet d'une censure d'Etat au Salon du Livre d'Alger. La raison, ce n'est ni une apologie de la haine, du racisme ou du terrorisme dans les définitions, ni une atteinte à la souveraineté nationale algérienne au sens déclaré. Il s'agit juste du fait que la carte du Maroc dans ce dictionnaire ne fait pas état de tracé de frontières de l'ancien territoire marocain qui était sous domination espagnole au Sud du pays comme ce fut le cas au Nord.

 

L'action des autorités algériennes est ici de l'ordre de détail; mais elle s'inscrit bien dans le cadre d'une géostratégie d'ensemble et de fond. Sur le plan de la conjoncture, elle continue, répète et fait un écho redondant à la récente lettre adressée par le président Bouteflika à la rencontre pro-Polisario d'Abuja.

 

Le régime algérien a hérité en fait, à son avantage, du tracé géopolitique d'une colonisation de 130 ans. Il a du coup hissé ce legs au rang d'un mythe fondateur d'Etat; et sa rhétorique en a fait depuis l'indépendance un sacro-saint soi-disant 'principe', décliné selon les cas sous différents slogans formulés soit comme 'intangibilité des frontières héritées du colonialisme', soit comme 'droit d'autodétermination des peuples'; et la manne en hydrocarbure du pays a été systématiquement mobilisée en permanence pour promouvoir ces slogans à l'échelle des instances régionales et  internationales. En tant que mythe fondateur d'Etat, il s'agit en fait d'une géostratégie constitutive de l'Etat algérien tel que celui-ci s'est forgé au lendemain de la décolonisation, et rien n'y relève des principes moraux. Ainsi, même au pique de l'époque où l'Etat-FLN s'est autoproclamé champion de la "libération des peuples" et de leur "droit à l'autodétermination" en faisant de cela son fond de commerce diplomatique, un dictionnaire comme Larousse n'a jamais fait l'objet, à ma connaissance, d'une censure en Algérie, alors même qu'il démembrait un pays "frère de lutte", aussi bien en cartographie qu'en entrées lexicales, en un 'Vietnam du Nord' et un 'Vietnam du Sud', et ce jusqu'à la moitié des années 70s du 20e siècles (voir notamment l'édition 1973). La raison à cette curieuse tolérance en matière de dictionnairie est que, rhétorique révolutionnaire mise entre parenthèses, l'intégrité territoriale ou le partage de ce pays "frère de lutte" ne sont d'aucune pertinence géostratégique pour l'Etat algérien, à la différence du parachèvement de l'intégrité territoriale du voisin de cet Etat, le Maroc en l'occurrence, au sujet de laquelle le régime algérien a une conception claire qui lui est propore et qui donne un sens à sa politique et à sa diplomatie, y compris la diplomatie à coup de censure. De plus, et sans rappeler l'attitude d'Alger dans l'affaire de l'île Thoura entre le Maroc et l'Espagne il y a quelques années, la récente accélération de l'histoire autour de l'Algérie, en Lybie, en Syrie et au Mali notamment, a encore davantage mis à nu, et de façon flagrante, ce qui se cache toujours derrière le vocabulaire propre d'Alger comme slogans de "droit des peuples à l'autodétermination" (l'attitude d'Alger vis-à-vis du soulèvement des peuples libyen et syrien contre Kadafi et Assad) et/ou d"intangibilité des frontières héritées du colonialisme" (l'attitude d'Alger face à la récente tentative de partition du Mali).

 

Bref, la censure par l'Etat algérien d'un dictionnaire général d'arabe classique à cause d'un tracé des frontières du Maroc montre bien, pour la énième fois, que l'affaire du Sahara et l'intégrité territoriale du Maroc en général est pour Alger une dimension constitutive de l'Etat algérien actuel et non une histoire de principes de morale politique ou de droit international. Sans le claironner dans les quatre vents des quatre saisons, le Maroc n'a jamais caché que cette affaire relève de sa souveraineté existentielle historique en tant qu'Etat; mais il se montre plutôt laxiste en matière de 'diplomatie cartographique'.

Mohamed Elmedlaoui

10 nov. 2013



12/11/2013
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